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Le silence n'existe pas

Le silence n'existe pas

Comme le talent n'est pas fonction de statut ou de titre, j'ai eu envie de vous partager ce court texte écrit par ma soeur et que j'ai beaucoup aimé.

LE SILENCE N'EXISTE PAS

de Teresa Meijide

 

Elle s'installa dans son fauteuil préféré celui en velours bleu avec des accoudoirs. Elle tenta de faire quelques exercices de respiration comme elle avait vu dans son magazine féminin préféré. Elle essayait de garder sa respiration calme et régulière mais son attention était à chaque fois happée par le bruit. Le bruit, sa récente et envahissante obsession suintait par tous les pores de son petit appartement qu'elle habitait depuis plus de trente ans. Des bruits qui provenaient de l'extérieur : le bourdonnement de la ville qui se réveille chaque matin avec le flot continu des voitures, les camions poubelle à leur ouvrage, les cris des enfants dans la cour de l'école toute proche, les pétards parfois tard dans la nuit... Et puis tous les sons, dépourvus d'harmonie, qui se faufilaient par le plafond, les canalisations, le sol : le sifflement de l'eau dans les tuyaux quand on ouvrait les robinets, le chauffe-eau qui se mettait en route, le ronronnement du réfrigérateur, le bouillonnement de la soupe sur la cuisinière, le clapotis des jets d'urine dans la cuvette des WC, les chasses d'eau que l'on tiraient, les perceuses, les robots-ménagers, la musique (beaucoup de RAP malheureusement pensait-elle), les pleurs de bébé, les cris des parents, les hurlements des enfants, les portes qui claquent, les disputes entre couples ou voisins... Et puis ceux qu'elle-même produisait : ceux de l'intérieur. Parfois plus présents encore que tous les autres. Quand elle croquait dans un cornichon ou bien mastiquait un morceau de pain, tous les borborygmes des ces intestins et pour finir le sifflement discontinu qui avait décidé de s'installer à perpétuité, niché au creux de ses oreilles : des acouphènes. La situation avait bien entendu empiré avec le premier confinement. Retraitée depuis peu, elle passait donc la majorité de son temps dans son appartement. Les trois enfants du dessus, âgés de trois à huit ans, reclus et oisifs avaient fini par être complètement perturbés dans leur rythme, se levant et se couchant de plus en plus tard. Leur mère, une mère célibataire, dépassée par les événements criait, vociférait ou hurlait du matin au soir pour rétablir l'ordre mais l’accalmie était de courte durée. C'était trop pour Thérèse, qui chaque jour surmontait de moins en moins bien tout ce stress auditif. Elle était presque désespérée depuis qu'elle avait lu, en faisant des recherches sur Internet que le silence absolu n'existait pas... Elle qui cherchait simplement un endroit pour s'évader de ce trop plein de brouhaha, dans un lieu reculé et tranquille. Le silence complet peut même rendre fou avait-elle lu. Elle l'était elle, à moitié folle de tout ce chahut incessant. Un soir, après une journée de cris de bébé, d'enfants, d'adultes, de pleurs, du bavardage incessant de la télévision, de pas sourds au dessus de sa tête, elle prit son courage pour monter dire à sa voisine qu'il était temps de stopper tout ce vacarme. Elle prit son courage à deux mains, monta l'étage qui la séparait de ses harceleurs. Après avoir sonné plusieurs fois sans succès, elle allait faire demi-tour quand la porte s'ouvrit. La mère, le petit dernier dans les bras et le téléphone coincé entre l'épaule et l'oreille lui adressa un regard interrogatif. Après avoir pris le temps de raccrocher à son interlocuteur, elle demanda à Thérèse ce qu'elle voulait. Embarrassée et mal à l'aise, elle se présenta et tenta d'expliquer la raison de sa visite. La femme, plutôt directe, lui rétorqua de manière vulgaire qu'elle en avait rien à faire, qu'elle aimerait bien la voir à sa place, qu'elle payait son loyer, qu'elle n'avait qu'à déménager... Le ton entre les deux femmes monta, monta, monta... Thérèse, qui n'avait pas été invitée à rentrer, pénétra dans le couloir en claquant la porte derrière elle. La mère interloquée par son audace commença à vociférer qu'elle n'avait pas le droit, qu'elle allait appeler la police. Thérèse prise d'une rage meurtrière lui planta la seule chose qu'elle avait dans les mains, les clefs de son appartement sur le côté du visage et sur l'épaule de nombreuses fois. La voisine continuait de crier, stupéfaite. Alors, la retraitée excédée continua de frapper la pauvre femme pour qu'elle se taise. Le coup qu'elle lui porta vers le cœur la fit défaillir, et elle tomba sanguinolente devant Thérèse. Les enfants aussi s'étaient mis à crier tous en même temps. Elle devait les arrêter, ses tympans allaient exploser. Le petit était tombé avec sa mère et ne savait où aller. Il était terrorisé mais hurlait à la mort. Alors elle serra son petit cou chaud jusqu'à ce qu'il n'émette plus aucun son. Des pas affolés et les pleurs des deux autres enfants arrivaient jusqu'au couloir. Elle devait les arrêter aussi. Elle les trouva dans la même chambre pelotonnés l'un contre l'autre comme un ultime rempart contre l'horreur. Comme dans une transe, Thérèse leur pris la tête à tour de rôle et la cogna contre le sol à plusieurs reprises. Le sang coula sous leurs corps inertes. Les petits êtres ne s'étaient même pas défendu. Tout avait été si rapide et facile. Thérèse se releva, ajusta ses vêtements et ses cheveux. Tout était tranquille maintenant. Elle descendit chez elle, s'installa dans son fauteuil préféré celui en velours bleu avec les accoudoirs. Et s'endormit. C'est le bruit d'une sirène qui la réveilla. Elle l'entendait de plus en plus distinctement. Et soudain, un éclat de voix l'interpella. Il venait du haut, c'est certain. C'était sa voisine qui criait.

 

 

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